Le semeur, de la vitesse du monde à la lenteur du lien
- il y a 1 jour
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Si on prenait le temps de prendre le temps… Le monde s’accélère radicalement et parfois même brutalement. Nous le savons, nous en parlons, nous lisons à ce sujet, nous nous informons. Mais au-delà du constat, une question demeure : que faisons-nous concrètement pour être acteurs de ce mouvement, plutôt que de subir cette accélération permanente, notamment dans nos relations ? Car cette vitesse n’est pas neutre, elle impacte nos rythmes, nos manières d’être, notre façon d’entrer en lien. Elle fragilise l’attention, la présence, la profondeur. Et elle finit, insidieusement, par s’inviter dans nos relations amicales, familiales, professionnelles ou amoureuses.
Dans un monde qui consomme vite, qui passe vite, qui remplace facilement, il devient plus difficile de prendre le temps, le temps d’être, le temps de ressentir, le temps de laisser une relation se construire, s’éprouver, s’ajuster. C’est dans ce contexte que m’est revenue une parabole ancienne, simple et pourtant d’une grande richesse : la parabole du semeur.
« Un semeur est sorti pour semer. Comme il semait, des graines sont tombées au bord de la route ; les oiseaux sont venus et les ont mangées. D’autres graines sont tombées sur un sol rocailleux, où il n’y avait pas beaucoup de terre. Elles ont tout de suite levé, parce que la terre n’était pas profonde. Mais quand le soleil s’est levé, les jeunes plantes ont été brûlées, et elles se sont desséchées parce qu’elles n’avaient pas de racines. Enfin, d’autres graines sont tombées sur de la bonne terre et ont produit l’une cent grains, l’autre soixante, l’autre trente. Que celui qui a des oreilles écoute. »
Cette élégante parabole sert un objectif précis dans son contexte. Mais, comme souvent, je m’autorise ici un pas de côté, non pour en trahir le sens, mais pour en faire résonner une lecture différente, plus existentielle, plus ancrée dans notre quotidien. Je vous propose d’en détourner l’interprétation pour servir un sujet qui m’est cher : apprendre à prendre le temps, dans un monde qui ne cesse d’accélérer.
Les graines tombées au bord de la route
Le semeur a semé sans réellement choisir où elles allaient se déposer. Elles sont simplement tombées, exposées, vulnérables. Les oiseaux sont venus, et les ont mangées. Dans cette image, quelque chose interpelle immédiatement : l’absence de choix. Le geste est là, mais sans discernement préalable. De la même manière, dans nos relations, qu’elles soient amicales ou amoureuses, prenons-nous toujours le temps de choisir où nous semons ?
Choisissons-nous consciemment les relations dans lesquelles nous investissons notre temps, notre énergie, notre présence ?
Dans un monde où tout va vite, il est facile de multiplier les liens sans vraiment les cultiver, de s’engager par habitude, par solitude, par peur du vide, parfois même par automatisme.
Se poser la question du lieu où l’on sème, c’est déjà un acte de conscience, c’est s’interroger sur ce qui est important pour soi, sur les valeurs que l’on souhaite partager, sur la qualité de lien que l’on désire construire.
Les graines tombées sur un sol rocailleux
D’autres graines sont tombées sur un sol rocailleux, là où la terre était peu profonde. Elles ont levé rapidement, presque immédiatement, mais sans avoir le temps de s’enraciner. Lorsque le soleil s’est levé, elles ont été brûlées, puis se sont desséchées.
Ici encore, le choix du sol apparaît comme déterminant. Deux éléments se dégagent : la profondeur de la terre, et le temps. Certaines relations peuvent sembler prometteuses au départ, mais manquer de profondeur pour accueillir ce que nous sommes vraiment. L’élan est là, l’enthousiasme aussi. Mais lorsque la réalité s’invite - le temps, les contraintes, les différences - le lien se fragilise, faute de racines suffisamment solides.
Cela nous invite à une question essentielle : avons-nous identifié, en amont, la profondeur de la relation que nous souhaitons cultiver ?
Le temps joue ici un rôle central : prendre le temps de connaître l’autre, prendre le temps de laisser le lien s’installer, prendre le temps d’observer si la terre est suffisamment riche pour soutenir ce qui cherche à grandir. Comme une plante, une relation a besoin d’être arrosée avec justesse : ni trop, ni trop peu, mais avec constance.
« C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. » — Le Petit Prince
Les racines se développent lentement, dans l’invisible. Et c’est précisément cette partie cachée qui rend le lien capable de traverser les épreuves.
Les graines tombées sur de la bonne terre
Enfin, d’autres graines sont tombées sur de la bonne terre. Elles ont produit du fruit : certaines cent grains, d’autres soixante, d’autres trente. La bonne terre n’est pas parfaite. Mais elle est suffisamment profonde, stable et accueillante pour permettre aux racines de s’ancrer.
Dans nos relations, cela renvoie au fait d’avoir identifié ce qui est réellement important pour soi : les valeurs que l’on souhaite partager, la qualité de présence que l’on recherche, le type de lien que l’on est prêt à nourrir dans la durée. Choisir une bonne terre, ce n’est pas chercher la perfection, c’est aussi accepter que, parfois, malgré l’élan initial, ce qui se trouve sous les couches superficielles ne nous convient pas, ou plus.
Dans ce cas, il devient possible de mettre un terme à une relation sans remettre en question ou abîmer notre "être " ou celui de l’autre. Ce n’est pas la personne qui est rejetée, mais la relation qui ne correspond plus. Une estime de soi suffisamment solide permet ce discernement.
Amitié et amour : cultiver dans le temps
Lorsque nous avons identifié les relations qui méritent réellement notre attention, notre énergie, notre temps, un autre mouvement devient possible : celui d’un engagement plus conscient.
Les Grecs de l’Antiquité distinguaient plusieurs formes d’amour.
Philia, l’amitié, repose sur l’estime mutuelle, la loyauté, la constance. Elle se cultive par des gestes simples : une présence, une écoute, un mot, un rire, parfois un désaccord traversé avec respect.
Ludus apporte la légèreté et le jeu.
Eros incarne le désir et la passion.
Pragma est l’amour qui se construit dans le temps, par la patience et les compromis.
Agape désigne un amour plus vaste, désintéressé, qui accepte l’autre tel qu’il est.
Une relation équilibrée est souvent celle qui parvient à accueillir ces différentes dimensions, à les laisser coexister, à les ajuster au fil du temps. Les relations façonnent ce que nous devenons. Elles sont le reflet de nos choix, mais aussi de notre manière d’habiter le temps.
Conclusion
Apprendre à aimer - en amitié comme en amour - demande du temps, du discernement, une présence à soi et à l’autre. Je vous invite à observer où vous semez aujourd’hui votre énergie, votre attention, votre tendresse, à identifier ce qui mérite d’être cultivé, et ce qui demande peut-être d’être laissé derrière et comme le semeur, choisir un terreau profond, fertile, et en prendre soin patiemment.
Note de l’auteure
Cet article a été écrit initialement en 2021, à un moment de ma vie où certaines questions prenaient une place particulière : le temps, la qualité des relations, le discernement dans l’engagement, et la manière dont nous choisissons - ou non - où déposer notre énergie. Je l’ai relu et retravaillé aujourd’hui sans en modifier l’intention première. Le fond est resté le même parce que certaines réflexions traversent les années sans perdre leur justesse.
Je dédie ce texte à mon cher ami Philippe, qui nous a quittés brutalement il y a trois ans.
Il avait aimé la version d’origine de cet article, et il était, dans sa manière d’être au monde, de ceux qui savaient cultiver ce type d’amitié : présente, fidèle, profonde, sans bruit.
Il demeure dans mon cœur, comme une de ces présences qui continuent de nourrir, silencieusement, bien après leur départ.
Je laisse ce texte ici, tel un repère sur le chemin, ni vérité, ni modèle, simplement une réflexion offerte, à lire au rythme qui vous conviendra.
Prenez soin de vous toujours. Sandra






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